Tandis que Fidal lance la deuxième édition de son prix de photographie documentaire et que les intéressé-e-s ont jusqu’au 12 juin pour déposer leur candidature, Philippe Grollier, premier lauréat 2016, dresse son bilan à mi-parcours. L’occasion pour lui de revenir sur sa participation et de vous donner de ses nouvelles.




Fou d’impatience, Philippe Grollier compte les jours. Il en reste dix avant son prochain départ pour l’Irlande du Nord. Le photographe de 41 ans y poursuit son travail documentaire amorcé il y a de cela quinze ans ; des séries de portraits et d’architecture qui s’articulent autour des cicatrices laissées par le conflit ayant opposé unionistes (protestants) et nationalistes (catholiques), entre la fin des années 1960 et la fin des années 1990. Ce sujet est celui qui lui a permis de remporter l’an dernier la première édition du prix Fidal de la photographie documentaire. Une récompense qu’il considère déjà comme un vrai tournant dans sa carrière, voire davantage encore : « Ce prix a changé ma vie ! » Comment ? Petit flashback.
Il y a pile un an, Philippe entend parler de ce concours par le biais de la presse photo alors même qu’il traverse une période creuse. « Je n’avais pas de boulot. Financièrement, c’était la galère. » Le photographe candidate. Mais peu confiant quant à ses chances de réussite, il participe dans l’unique espoir de montrer ses images au jury. C’est dans cet état d’esprit que Philippe se présente à l’entretien, muni de ses portraits d’anciens activistes de l’IRA (Armée républicaine irlandaise), de ses séries Peacewall et Bonfires et d’un synopsis résumant la suite qu’il envisage de donner à son projet. « Comme j’étais sûr de ne pas gagner, je suis arrivé très détendu face à eux. » Les mots lui viennent sans peine. Pas étonnant qu’il soit si éloquent, entre lui et Belfast, c’est une histoire qui a débuté à l’aube des années 2000 ; juste après la lecture d’un article paru dans Libération, signé du grand reporter Sorj Chalandon, qui traitait des Accords de paix de 1998 et plus largement, du conflit nord-irlandais. « Grâce à ce papier, tout m’est revenu en mémoire, les images sanglantes vues à la télévision, enfant. » Pour Philippe, c’est le déclic. L’homme effectue un premier voyage pour « voir par lui-même » l’après-guerre civile et en revient profondément marqué. De là, il alterne présence sur le terrain et fastidieux travail de recherche historique. Essentiel pour qui souhaite appréhender les enjeux et mieux créer du lien avec la population. Car il ne suffit pas de débarquer dans un pub en clamant que l’on est photographe. Instaurer un climat de confiance requiert du temps, insiste-t-il. Résultat, les trois premières années, Philippe s’est contenté de « faire des photos sans but précis », déliant petit à petit les langues nord-irlandaises, avant de pouvoir concrètement relever ses manches. C’est à dire, tirer le portrait d’ex-membres de l’IRA à la chambre ; capturer, à la manière d’une typologie chère à l’école de Düsseldorf, les « quatre-vingt-dix-neuf murs de la paix faits de briques et de tôles, parfois rehaussés de grillages, destinés à séparer les communautés catholiques et protestantes à Belfast » ; ou encore documenter ces étranges monuments érigés dans les quartiers protestants et qui arborent des symboles catholiques avant d’être brûlés sous les yeux de ces derniers. Autant de stigmates qui témoignent des divisions communautaires régnant encore sur le territoire nord-irlandais et de leurs conséquences sur les différentes générations.

Une bourse de 20 000€, une aide juridique, une exposition

C’est tout cela et plus encore que Philippe aborde sous l’oreille attentive des membres du jury, lors de son entretien pour le prix Fidal. « Les trente premières minutes, nous n’avons pas du tout parlé de photographie, juste du fond, se remémore-t-il. Ma petite boite de tirages est restée close durant ce laps de temps. C’était assez surréaliste ». Tout comme ce qu’il a ressenti en apprenant le soir même qu’à l’unanimité, le Lauréat du prix, c’était lui. « J’avoue, j’ai pleuré ». Une réaction à la mesure de l’enjeu car à la clé pour le gagnant : une bourse de 20 000 euros permettant de développer son projet pendant deux ans, une aide juridique offerte par le cabinet d’avocats d’affaires ayant donné son nom au prix – bien utile pour la rédaction des autorisations de droit à l’image, par exemple – et une exposition histoire de présenter au public le travail réalisé par l’auteur. La somme rondelette est divisée en deux avec un premier versement en juillet 2016 et un second l’année suivante. Que couvre cet argent ? La plupart des frais : de la location de voiture aux billets d’avion, en passant par les films, le développement en laboratoire, les tirages… « sans oublier la Guinness pour faciliter les contacts sur place ! », plaisante-t-il. Grâce à ce joli coup de pouce, Philippe a déjà pu effectuer cinq à six voyages au cours de ces derniers mois. « Je me suis fixé dans un quartier assez chaud de Belfast, une toute petite enclave au milieu des protestants au sein de laquelle personne ne parle aux étrangers. J’espère en tirer des portraits », précise le photographe. En parallèle, Philippe a l’intention de poursuivre sa série Peacewall tout en planchant sur un autre chantier autour des ados nés juste après les Accords de paix. Ces images seront exposées d’ici un an dans un lieu encore tenu secret. Aura-t-il terminé dans les temps ? « Deux ans, c’est très court », regrette Philippe, un brin anxieux.

Des portes s’ouvrent

Il faut dire que l’emploi du temps du photographe s’est bien rempli depuis la remise du prix. « Deux semaines seulement après avoir été récompensé par Fidal, J’ai été embauché en tant qu’enseignant au sein de l’ETPA, mon ancienne école de photographie à Toulouse. Voilà pourtant des années que je postulais en vain ! » Et ce n’est pas tout. Philippe multiplie les articles de presse et les expositions (Fisheye Gallery, Palais de Tokyo, etc). Ayant gagné en confiance, il tente d’autres bourses et fera partie des membres du jury pour la seconde édition du prix Fidal. Il lui prend même de rêver à l’édition d’un livre. Lui qui, il y a un an, était sur le point de tout plaquer : C’est vrai, « je commençais à chercher un autre moyen d’assurer mes fins de mois. Cela devenait urgent. Et si je n’avais pas obtenu le prix ? Je pense que je ne serais plus photographe ». Cependant, il est une chose indiscutable : jamais Philippe n’aurait pu cesser de documenter l’Irlande du Nord. Cela semble comme ancré en lui. « Il est bien plus probable, conclut-il, que mon travail sur ce territoire ne trouve jamais de fin. »